Et une question : qui décide ?
70 milliards.
Je vais volontairement laisser ce chiffre sans unité pendant quelques lignes.
Parce qu’au fond, ce n’est pas le chiffre qui m’intéresse.
C’est ce qu’il raconte.
Jeudi dernier, j’ai eu l’occasion de donner une conférence au ROTARY Club de WAVRE autour d’un sujet qui nous concerne désormais tous : comment vivre et travailler avec l’intelligence artificielle sans progressivement lui abandonner notre capacité à décider ?
Pendant cette conférence, je n’ai pas essayé de prédire à quoi ressemblerait l’IA dans cinq ou dix ans.
Je ne suis même pas certain que ce soit encore un exercice très utile.
J’ai préféré poser une question beaucoup plus simple :
Qui décide ?
Nous avons déjà dépassé la question « faut-il utiliser l’IA ? »
L’IA est déjà là.
Elle cherche.
Elle résume.
Elle rédige.
Elle analyse.
Elle recommande.
Et de plus en plus, elle agit.
Pour un particulier, elle peut rédiger un courrier, expliquer un document complexe, préparer un voyage ou comparer plusieurs options.
Dans une entreprise, elle peut retrouver une information dans des milliers de documents, préparer une réponse à un client, résumer une réunion, analyser des données ou comparer des offres fournisseurs.
Et demain, elle fera tout cela avec encore moins d’intervention humaine.
C’est précisément là que la discussion devient intéressante.
Parce que déléguer une tâche n’est pas la même chose qu’abandonner une compétence.
Imaginez une situation très simple
Un client pose une question.
La réponse existe quelque part dans les documents de votre entreprise.
Aujourd’hui, quelqu’un doit chercher l’information, la comprendre, puis préparer une réponse.
Demain — et dans beaucoup de cas déjà aujourd’hui — l’IA peut faire tout cela en quelques secondes.
Formidable.
Mais imaginons maintenant qu’elle promette au client un délai que votre entreprise est incapable de tenir.
Qui devra rappeler le client ?
Vous.
Qui devra expliquer l’erreur ?
Vous.
Qui en assumera les conséquences ?
Toujours vous.
C’est là qu’apparaît une frontière qui me semble fondamentale :
utiliser l’IA pour augmenter sa compétence n’est pas la même chose qu’utiliser l’IA pour remplacer sa compétence.
La nuance paraît mince.
Elle change pourtant tout.
Le véritable risque n’est peut-être pas que l’IA devienne trop intelligente
Nous parlons énormément des capacités futures de l’intelligence artificielle.
Mais je m’interroge davantage sur quelque chose de beaucoup plus banal.
Que se passe-t-il lorsque nous cessons progressivement de comprendre ce que nous lui déléguons ?
Prenons un comptable.
Si l’IA automatise une grande partie de l’encodage, ce n’est pas nécessairement un problème.
Le comptable peut consacrer davantage de temps à l’analyse, au conseil, à l’accompagnement de son client.
La valeur se déplace.
Mais imaginons qu’au fil des années, plus personne dans l’entreprise ne sache réellement comment le résultat a été obtenu.
À ce moment-là, quelque chose a changé.
Nous n’avons plus simplement automatisé une tâche.
Nous sommes devenus dépendants d’un résultat que nous ne savons plus réellement juger.
Et pour moi, c’est à cet endroit précis que nous commençons à perdre le contrôle.
C’est ici qu’arrivent mes 70 milliards
70 milliards de tokens.
Un token est, pour simplifier, un petit morceau de texte que l’intelligence artificielle peut lire ou produire.
Ce chiffre permet surtout de prendre conscience d’une chose : nous sommes en train de transférer une quantité gigantesque d’informations, de raisonnements, de demandes et de décisions vers ces systèmes.
Et cette quantité va continuer à augmenter chez Youpi.
Ce n’est pas nécessairement inquiétant.
C’est même probablement inévitable.
Mais plus nous déléguons, plus une autre compétence devient importante :
savoir ce que nous voulons continuer à maîtriser.
Alors, que faut-il déléguer ?
Pendant la conférence, j’ai proposé une grille très simple.
Déléguer. Contrôler. Garder.
Déléguer ce qui nous fait perdre du temps sans apporter beaucoup de valeur.
Contrôler ce que l’IA produit lorsqu’une erreur peut avoir des conséquences.
Et garder ce qui engage réellement notre responsabilité, nos valeurs ou notre jugement.
Le curseur ne sera évidemment pas placé au même endroit pour tout le monde.
Une erreur dans la préparation d’un résumé n’a pas les mêmes conséquences qu’une erreur dans une décision médicale, financière, juridique ou stratégique.
Le sujet n’est donc pas d’établir une frontière universelle entre ce que l’humain et la machine devraient faire.
Le sujet est de choisir consciemment cette frontière.
Parce qu’il existe une tentation très forte
Si une tâche qui me prenait huit heures peut être réalisée correctement en une heure avec l’IA, pourquoi continuerais-je à la faire moi-même ?
Je ne le ferai probablement pas.
Et ce serait absurde de prétendre le contraire.
Mais une autre question apparaît immédiatement :
que vais-je faire des sept heures restantes ?
C’est probablement l’une des questions économiques les plus importantes des prochaines années.
On peut utiliser ces sept heures pour produire sept fois plus.
Ou pour réduire les coûts.
Mais on peut également les utiliser pour mieux comprendre un client, améliorer un produit, réfléchir, créer, conseiller, apprendre ou résoudre des problèmes auxquels nous n’avions auparavant simplement pas le temps de nous consacrer.
L’IA ne supprime donc pas uniquement du travail.
Elle déplace la valeur du travail.
Et ce déplacement risque d’être considérable.
Je ne crois donc ni à la fascination, ni à la peur
Je ne pense pas que la bonne réponse consiste à ralentir artificiellement l’utilisation de l’IA.
Une entreprise qui déciderait de ne pas utiliser une technologie capable de lui faire gagner énormément de temps se retrouverait rapidement face à des concurrents qui, eux, l’utilisent.
Mais l’extrême inverse me semble tout aussi dangereux.
Automatiser simplement parce que nous pouvons automatiser.
Déléguer simplement parce que la machine sait faire.
Accepter une réponse simplement parce qu’elle semble convaincante.
Le véritable enjeu n’est pas de choisir entre l’humain et l’intelligence artificielle.
Il est de définir la relation que nous voulons construire entre les deux.
Et c’est probablement là que commence notre responsabilité
Nous allons utiliser de plus en plus l’IA.
Nous allons lui confier davantage de tâches.
Puis des processus complets.
Et probablement certaines décisions.
La question intéressante n’est donc plus :
« Jusqu’où l’IA pourra-t-elle aller ? »
Elle est plutôt :
« Jusqu’où voulons-nous la laisser aller sans nous ? »
C’est une question pour les entreprises.
Pour les salariés.
Pour l’école.
Pour les pouvoirs publics.
Mais avant tout, c’est une question individuelle.
À chaque fois que nous utilisons l’IA, nous pouvons nous poser trois questions :
Qu’est-ce que je peux lui déléguer ?
Qu’est-ce que je dois continuer à contrôler ?
Et qu’est-ce que je ne veux jamais lui abandonner ?
Parce qu’au milieu des milliards de tokens que nous allons produire, consommer et échanger avec ces systèmes, il reste finalement une ressource beaucoup plus importante.
Notre jugement.
Et celui-là, je pense que nous avons tout intérêt à le garder.
Avec .love
YOUPI
Simplify. Spark. Smile.



Superbe conférence à laquelle j’ai eu le plaisir d’assister. La question n’est donc plus de savoir quand il faudra y penser, mais comment récupérer le temps perdu à attendre, à hésiter ou à remettre à plus tard l’échéance. L’IA n’est plus à nos portes, elle est totalement présente dans la vie de tous les jours, surtout au sein des entreprises